Ceci n'est pas du lait

De par leur apparence et leurs fonctions, certains produits végétaux ont naturellement adopté des noms généralement appliqués à ceux issus des animaux. La loi s’en est mêlée.

Fromage de cajou, lait de noisette, crème d’amande … Si vous avez adopté une alimentation végétalienne, vous les connaissez certainement. Ils vous servent en cuisine ou dans l’assiette, et permettent souvent de réaliser des recettes dont vous auriez pu croire qu’elles seraient irréalisables sans produits issus de l’exploitation animale. Et pourtant, vous êtes bel et bien capables de manger des versions végétalisées de crêpes, de gâteaux ou de quiche.

Depuis peu, les noms de produits végétaux ont changé. Les mentions « lait, crèmes, yaourt, etc. » se sont effacés au profit d’autres, nouveaux. Bonne ou mauvaise nouvelle, passons en revue les raisons ayant entraîné ce changement ainsi que nos perceptions en tant que consommateur. Déterminons ensemble si ces mots devraient ou non s’appliquer à des produits végétaux. Que ce soit sur des produits de consommation ou dans notre langage de tous les jours.

Compréhension du produit par le consommateur

Avant 2017

En magasin, le consommateur peut trouver quoi acheter en fonction de ses valeurs, de ses goûts, de son budget. Quant une personne se retrouve face à une brique estampillée « lait de soja », les mots composant l’appellation lui permettent rapidement de comprendre le produit qu’elle a devant les yeux. En cas de doute sur la composition globale, elle pourra toujours lire la liste des ingrédients. Peut être qu’elle l’achètera par curiosité pour essayer quelque chose de différent. Peut être en fera t-elle  l’acquisition dans le respect de ses valeurs (la non-consommation de produits animaux) pour effectuer une fonction précise : boire, réaliser un riz au lait, fabriquer un fromage, etc.

Car oui, les laits végétaux, crèmes végétales et autres fromages Vegan permettent effectivement de s’affranchir des produits animaux pour cuisiner et manger des recettes traditionnelles ou nouvelles. Le chocolat au lait peut se faire avec du lait végétal, la tarte aux oignons avec de la crème de soja, et l’on peut aussi déguster un morceau de fromage végétal entre le plat et le dessert. Et si le goût change, que l’aspect ou la texture peuvent varier, les fonctions elles continuent d’être maintenues.

Quand la loi s’en mêle : décision Européenne

Depuis le 14 juin 2017 la Cour de Justice de l’Union européenne interdit l’utilisation des mots lait, crème, beurre, fromage et autres produits laitiers (chantilly, yaourt) pour des produits non issus des animaux. Cela fait en fait suite à un litige opposant la société Tofutown (distributeur de produits végétariens et végétaliens), à Verband Sozialer Wettbewerb, une association allemande de défense de la concurrence. Dans cette affaire, bien que TofuTown utilisait des dénominations laitières toujours accompagnées d’un terme renvoyant à l’origine végétale (exemple : beurre de tofu). L’association VSW estimait alors que des produits végétaux purs ne devraient pas utiliser d’appellations laitières définies et réservées aux produits d’origine animale.

« La dénomination « lait » et les dénominations réservées uniquement aux produits laitiers ne peuvent être légalement utilisées pour désigner un produit purement végétal, à moins que ce produit ne figure sur la liste établie à l’annexe I de la décision 2010/791, l’ajout de mentions descriptives ou explicatives indiquant l’origine végétale du produit en cause, telles que celles en cause au principal, étant sans influence sur une telle interdiction » Affaire C‑422/16

Confusion du consommateur : argument recevable ?

« L’ajout de mentions descriptives ou explicatives auxdites dénominations, […] n’étant, ainsi que la Cour l’a déjà jugé, pas susceptible d’empêcher avec certitude tout risque de confusion dans l’esprit du consommateur »

Oh mon dieu !

Oh my God !

« Oh my God, je pensais acheter un produit certifié « exploitation animale », et je n’ai eu qu’une vulgaire boisson à base de riz, sans pus, sans petit veau arraché à sa mère et sans le plaisir de savoir qu’elle finira en steak bas de gamme de supermarché. Punaise. »

Vous avez dit confusion ?

Il existe certaines exceptions à l’utilisation de ces mots interdits aux produits non issus de l’industrie laitière : lait de coco, lait d’amande, crème de marrons, beurre de cacao, crème de cassis (boisson alcoolisée), etc. Vous pouvez consulter la liste complète des exceptions sur Internet.

A côté de ces aliments, existent des produits non ingérables dont les appellations pourraient bien plus tragiquement induire « la confusion dans l’esprit du consommateur » : lait démaquillant, crème solaire, beurre corporel nourrissant, etc. Autant ici on imagine le problème (ingestion de produits toxiques), autant pour le lait de noisette, cela semble moins être dans l’intérêt du consommateur que pour celui du producteur/revendeur. Pourtant il est autorisé de commercialiser un produit étiqueté « lait démaquillant », mais interdit de vendre celui qui voudrait s’appeler « lait de soja ». Cherchez l’erreur.

Quand le marketing des produits de beauté copie les codes alimentaires. Crème pour les mains parfumée citron et crème, disposée dans une assiette façon dessert.

Crème pour les mains Delectable au citron et à la crème – Miam ?

Produits végétaux en magasin depuis la loi

Comment se nomment désormais les produits impactés par cette actualisation sur les appellations ? La loi aura t-elle permis « d’empêcher avec certitude tout risque de confusion dans l’esprit du consommateur » ? Il suffit de parcourir les pages produits d’une boutique en ligne ou de se rendre en magasin pour s’en faire une idée…

Emballages de produits végétaux : douceur de chanvre, Hazelnut, Vita Coco, Soya Cuisine et Bio Vegan (sous forme de paquet de fromage rapé)

Produits végétaux

« Douceur de chanvre », « Vita’Coco » et autres produits végétaux où seul le nom de l’élément principal figure en guise de titre. Voilà par quels titres ont été remplacés les anciens emballages. Quand ce n’est pas une absence totale d’appellation (cf le simili fromage râpé) ! De plus, chaque marque invente généralement son propre nom de produit. Je ne sais pas vous, mais devant ces aliments je reste souvent confuse… Pas toujours facile de comprendre le produit, d’être sûre qu’il s’agit bien de ce que je recherche pour cuisiner ou pâtisser.

Certains argueront que l’emballage (sa matière, sa forme ou autres) ainsi que l’aspect du produit (si il est visible) suffisent à aiguiller le consommateur. Peut être, mais si l’on met de l’huile de coco dans une barquette de beurre, n’est-ce pas justement pour dire que l’idée est d’utiliser ce produit comme du beurre ? Pourquoi censurer un mot quand tous les aspects du produit (sa texture, son emballage) convergent toujours vers l’appellation d’origine animale ? N’est-ce pas hypocrite ?

Et si l’aspect visuel n’entrait pas en jeu ? À quelles informations ont donc accès les personnes atteintes de déficience visuelle partielle ou totale sur une boutique en ligne ? Comment retrouver un yaourt à l’avoine ou une crème de soja si les appellations sont interdites et qu’on ne connaît pas les noms données spécifiquement par certaines marques ? On nage en pleine confusion !

S’y retrouve t-on vraiment ?

Imaginons un cas de figure. Vous cherchez à réaliser une recette de gâteau vegan. La liste des ingrédients nécessaires vous indique qu’il vous faut un yaourt d’amande. Remarquez déjà que les auteurs de livre de recettes véganes ou de blog végétaliens utilisent naturellement les appellations lait, crème, yaourt et compagnie. Moi aussi, et nous nous comprenons très bien. Bref. Vous vous retrouvez maintenant devant ces deux produits : 1) Petit pot de yaourt au lait d’amande 2) Ya Amande nature Bio. Ces noms sont empruntés à des produits végétaux réellement commercialisés sous ces intitulés.

En tant que végane, saurez-vous à coup sûr trouver le produit qui vous convient ? Pas sûr. On pourrait instinctivement croire que le produit n°1 sera adéquat (et que le n°2 a vraiment un nom stupide). Sauf que ce n’est pas aussi simple. Voici la liste des ingrédients du produit n°1 : Lait entier, crème, sirop de lait d’amande 11% : sucre – eau – amandes douces – amandes amères, sucre 3%, ferments lactiques. Bref, ce n’est pas végane. Merci Michel pour la confusion…

On se tournera alors vers « Ya Amande nature Bio » si le hasard ou la force nous conduit jusqu’à lui. À ce stade, devant l’absence du mot yaourt, nous devrions comprendre qu’il n’y a pas de lait dedans. Car oui c’est évident : tout le monde connaît les règles édictées par la Cour de Justice de l’Union Européenne le 14 juin 2017… On va quand même lire l’étiquette tant qu’on y est : Lait d’amande* (95%), amidon de manioc*, ferments sélectionnés. MDR. On se retrouve donc avec le mot « lait » (temporairement ou malencontreusement?) dans la liste d’ingrédients alors que le mot yaourt avait été soigneusement évité. Et en bonus, l’excellent « ferments sélectionnés » qui ne veut absolument rien dire. Enfin si, des ferments de nature inconnue ont été sélectionnés. On est bien avancés.

En guise de conclusion

Merci à la Cour de Justice de l’UE d’avoir empêché tout risque de confusion dans nos étroits esprits de consommateurs. Composition de la précédente phrase : ironie (80%), sel (20%). Je croyais auparavant naïvement que : « appellation laitière » + « mention végétale » = produit différent d’un 100 % d’origine animale et qu’en cas de doute sur la composition je pouvais me tourner vers l’étiquette. Maintenant je retrouve des produits d’origine animale avec supplément végétal (parfois anecdotique) entre les mains de personnes ne souhaitant pas soutenir la souffrance animale. Et j’en suis écœurée.

Alors doit-on ou ne doit-on pas employer pour des produits végétaux, les mots : lait, crème, beurre, yaourt, etc. ? Vous êtes en droit d’aimer l’idée de l’émergence de nouveaux mots pour désigner ces produits. Moi même, je ne suis pas contre. Sauf qu’à partir du moment où la règle d’interdiction est édictée dans l’unique intérêt économique de ceux qui cautionnent l’exploitation et la souffrance des animaux, je ne suis pas tellement partante pour trouver cela normal et m’y conformer. On ne me forcera pas à cautionner les horreurs de l’industrie agro-alimentaire, on ne m’enlèvera pas non plus les mots de la bouche. Point barre.

N’hésitez pas à me donner votre avis en commentaire si l’envie vous prend. Autrement, vous avez toujours la possibilité de consulter ma recette de lait de soja maison. Oui oui, du lait … de soja.

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