« À quoi ressemblerait un monde végan ? » : une critique de la vidéo publiée sur la version en ligne Le Monde.

Le Monde.fr publiait le 30 août une vidéo de 4:34 minutes imaginant ce à quoi ressemblerait un monde végan. Un sujet très intéressant mais complexe, qui demanderait probablement de longues recherches et une bonne compréhension du véganisme. C’est avec intérêt mais assaillit de doutes que je me suis lancée dans la visualisation de cette vidéo.

Je vous invite à consulter la vidéo si vous ne l’avez pas déjà vue : Que se passerait-il si tout le monde était végan ?

Les véganes : « ces gens qui ne consomment rien … »

Pour commencer une telle vidéo, l’on pourrait naturellement s’attendre à une explication du concept de véganisme. Et bien non, l’auteure choisi d’ouvrir le sujet par des versions végétalisées de merguez, œufs, fromages, nuggets et mayonnaise. 100% de produits industriels de substitution. Curieux. D’une part le focus sur l’alimentation de supermarché n’est pas forcément une idée brillante pour évoquer le véganisme (qui n’est pas un régime alimentaire). D’autre part, quitte à parler de végétalisme, pourquoi n’évoquer que des produits de remplacement ? La base de l’alimentation d’un monde végan étant surtout constituée de légumes, de fruits, de céréales, de légumineuses et de noix.

Nous voilà donc prévenus, le végane est avant tout un consommateur. Il achète comme tout le monde des produits à la composition étrange dans son supermarché. On a même droit à une petite définition en passant, les véganes sont des « gens qui ne consomment rien » … « qui soit issu des animaux ou de leur exploitation ». Un bref silence gênant s’est installé entre le mot « rien » et la suite de la phrase. On connaît certes la diction agaçante et improbable des journalistes, pourtant il m’est difficile de croire à cet instant qu’il ne s’agit pas là d’un choix volontaire de la part de l’auteur. Passons.

Les émissions de gaz à effet de serre diminueraient drastiquement

Premier point évoqué des effets du véganisme : l’intérêt écologique. Les émissions de gaz à effet de serre liées à l’élevage sont en effet supérieures à celles liées aux transports. Conclusion : si la cause environnementale te tient à cœur, cesse de consommer des produits issus de l’élevage avant même de vendre ta voiture. Un monde végan est donc un monde plus respectueux de l’environnement. Mais pas seulement vis à vis des gaz à effet de serre. La journaliste ne parle pas des autres facteurs polluants de l’industrie de l’élevage.

Il y aurait plus de terres à cultiver pour l’homme

Cesser de faire reproduire des animaux pour le seul plaisir du consommateur (et surtout pour les bénéfices des industriels), libérera des terres. Celles ci pourraient effectivement être utilisées pour produire directement de la nourriture aux populations. Une forme d’aveux d’un gâchis généralisé. Car oui, les animaux terrestres d’élevage sont environ 60 fois* plus nombreux que la population mondiale. Les ressources de la terre serviraient donc à nourrir plus de monde, au lieu d’être gaspillées pour exterminer des animaux. Les produits d’origine animale ne sont d’ailleurs ni accessibles à tous ni bons pour l’environnement (et donc pour les êtres vivants sur cette planète). Un monde végan est avant tout un monde où l’on arrête de ravager la nature pour creuser les inégalités entre les êtres vivants.

*Les chiffres de la FAO permettent d’estimer qu’environ 450 milliards d’animaux terrestres sont élevés industriellement chaque année. La population mondiale est elle constituée d’environ 7,4 milliards d’êtres humains.

Ce serait bénéfique pour les pays riches, pas forcément pour les pays pauvres

À ce moment là de la vidéo, on fera abstraction des images de cet homme peinant à mâcher du persil, et de cet autre forcé de manger un brocoli cru entier… « Si l’on en croit la simulation réalisée par l’université d’Oxford … ». Croire ou ne pas croire, telle est la question ?

Les maladies et le capitalisme

Les maladies cardio-vasculaires sont la principale cause de mortalité dans le monde (15 à 17 millions de décès par an) depuis quinze ans. Et il y a effectivement des causes de mortalité différentes selon les pays, et selon les revenus. Tout à coup l’auteure de la vidéo conclut que la privation de protéines animales rendrait égoïstement service aux pays riches mais priverait les « pays pauvres du Sud » d’une « source de nutriment essentielle, difficile à remplacer ». Comme si le monde actuel n’avait pas déjà des choses à se reprocher quant aux inégalités et injustices … Peut-être a t-il déjà été oublié que l’élevage industriel aggrave les crises alimentaires et creuse les inégalités. Ce n’est pas parce que l’on ne décède pas des mêmes manières** que l’on ne souffre pas pour la même raison.

Faut-il encore rappeler que les terres et aliments pourraient servir à nourrir des populations mises en concurrence alimentaire. Que vaut le plaisir de manger de la viande dans ce contexte ?

Responsabilité et temporalité

Une question absente de la vidéo, aurait dû être posée : doit-on vouloir un monde végan tout de suite et pour tout le monde ? Ou ne serait-ce pas un devoir éthique des habitants des pays favorisés (responsables de l’aggravation des crises par leur surconsommation) de devenir véganes en premier ? Nous pouvons militer en faveur d’un mode de consommation plus juste. Un monde où les animaux ne seraient pas esclaves du capitalisme et où la terre pourrait nourrir tous ses habitants. En tant qu’habitante d’un « pays riche du Nord », je fais le choix du véganisme et je souhaite que mes pairs aient la volonté d’en faire autant. Pour autant mon militantisme ne viendra pas dicter la vie d’un inuit du Groenland. Les pays favorisés pourraient rapidement se passer de l’élevage animal. Il faudra ensuite plus de temps pour que tout le monde puisse trouver les moyens de leur transition.

Question de carence ?

Quant aux nutriments difficiles à remplacer, il faudrait un cours de nutrition complet ou deux minutes sur n’importe quel moteur de recherche pour apprendre que l’alimentation végétale apporte tous les nutriments (à l’exception de la vitamine B12 qui est facile à produire et se consomme en complément).

**Dans certains pays maintenus dans la pauvreté, 2 enfants sur 5 décèdent avant l’âge de 15 ans, tandis que 7 décès sur 10 dans les pays aux revenus élevés, concernent des personnes de 70 ans ou plus.

Monde végan : Beaucoup d’animaux mourraient

Quoi ?!

… Waow ! Clairement le moment le plus WTF de la vidéo. On y dit donc qu’un monde végan causerait la mort de beaucoup d’animaux … Attention gros scoop : notre monde actuel TUE beaucoup d’animaux. Il reproduit même toujours plus d’animaux pour en tuer toujours davantage. 240 milliards d’animaux terrestres sont abattus chaque année par et pour l’industrie.

L’apiculteur : sauveur d’abeilles ?

Pas de consommation de miel = pas d’apiculteur= famine des abeilles. Tel est le postulat utilisé en exemple pour illustrer le propos. On part donc du principe que l’homme ne s’occuperait d’un animal que si le produit de son exploitation lui est profitable. J’espère que l’auteure de la vidéo n’a pas adopté d’animal de compagnie …

Sans transition, on apprend que « sans apiculteurs, les abeilles productrices de miel seraient directement exposées aux parasites et ne pourraient pas trouver suffisamment de nourriture ». Dingue. Quel est donc le super-pouvoir qui donne aux apiculteurs la faculté de sauver les abeilles ? Posons nous les bonnes questions. Savez-vous pourquoi certaines abeilles produisent du miel ? Les abeilles mellifères produisent du miel afin de pouvoir se nourrir lorsqu’elles ne pourront plus butiner (en hiver et par mauvais temps). Quand un apiculteur récolte ce miel, il le remplace par du sirop de glucose (moins intéressant pour les abeilles). Le saviez-vous ? Depuis des millénaires les abeilles sauvages et autres insectes pollinisateurs se débrouillent très bien tous seuls tout en permettant aux plantes butinées de former graines et fruits. Et savez-vous quelle cause est très souvent suspectée pour expliquer l’effondrement des colonies d’abeilles ? Les pesticides.

Rapport de l’homme à la survie animale

Il faut dépasser le mythe des animaux livrés à eux même, qui ne survivraient pas sans l’élevage de l’homme. L’homme ne protège pas l’animal de la famine (et il ne le fait pas non plus pour les autres êtres vivants, il produit pour faire de l’argent, nuance). Il l’élève (mal) pour le tuer. Dans ces conditions il réduit drastiquement son espérance de vie. À cause de l’homme, l’animal meurt.

Tableau comparatif entre l'âge d'abbatage des animaux et leur espérance de vie moyenne

Quel âge avait votre viande ? Une illustration Viva! adaptée pour la France par L214

À force de modifications génétiques et comportementales, certains animaux ne sont même plus capables de se reproduire par eux-même, perdent leurs capacités naturelles (comme celle de voler par exemple) et deviennent ainsi incapables ou presque de survivre à l’extérieur. L’homme ne sauve donc pas les animaux domestiques de la mort, il les créé artificiellement et les conduit cyniquement à une mort prématurée et brutale.

Quel statut donner aux animaux dans un monde végan ?

L’idée serait de « donner aux animaux un statut juridique » et des « droits comme l’accès aux soins médicaux ou la liberté de circuler par exemple ». Ce qui est étonnant, c’est que la loi française interdit déjà les mauvais traitements envers les animaux domestiques, sauvages, apprivoisés ou en captivité. Voici ce que l’on peut lire sur le site du service public à propos des sanctions en cas de maltraitance sur un animal :

Il est interdit d’infliger des mauvais traitements envers tout type d’animal (qu’il soit domestique ou non domestique, soumis ou non à autorisation etc.).

Alimentation

Le propriétaire d’un animal de compagnie doit mettre à sa disposition :

  • de la nourriture équilibrée et en quantité suffisante pour le maintenir en bonne santé,
  • de l’eau fraîche renouvelée et protégée du gel dans un récipient maintenu propre.

Soins

En cas de blessure ou de maladie de son animal, le propriétaire doit lui assurer les soins nécessaires à son rétablissement.

Abri

Un animal de compagnie ne doit pas être enfermé dans un local :

  • sans aération,
  • sans lumière,
  • insuffisamment chauffé,
  • et dans des conditions incompatibles avec ses nécessités physiologiques.

Vous aussi, vous ressentez le malaise, l’incompréhension, la colère ?


Quelle déception de visionner sur un média grand public une vidéo bourrée de non-sens et faisant l’impasse sur la maltraitance animale. Difficile d’imaginer parler de véganisme en oubliant totalement d’évoquer l’injustice et la cruauté que subissent ces êtres. La vidéo « À quoi ressemblerait un monde végan ? » montre ainsi bien en quoi la consommation demeure encore trop souvent la préoccupation majeure. Mais elle se fait au détriment des animaux. Si l’auteure ne les mentionne que comme des produits de consommation, c’est donc parce-qu’elle n’a pas compris l’essence du véganisme. Il semblerait qu’elle n’a pas été capable de leur accorder le droit de vivre librement, de ressentir, de ne pas subir.

Avant de penser aux contours d’un monde végan pour les êtres humains, ne devrait-on pas commencer tout simplement par penser aux conséquences de notre monde actuel sur les victimes animales ?

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